Le premier-né d'entre les morts.
Entre la Résurrection du Christ et l'anéantissement de la mort.

  1. Avant-Propos
  2. Le dernier ennemi: la mort. Socrate et Jésus
  3. Le salaire du péché: la mort. Corps et âme. Chair et Esprit.
  4. Le premier-né d'entre les morts. Entre la Résurrection du Christ et l'anéantissement de la mort.
  5. Ceux qui dorment. Saint-Esprit et état intermédiaire des morts.
  6. Conclusion

Nous devrions nous rendre compte de ce que cela signifiait pour les premiers chrétiens lorsqu'ils annonçaient la grande nouvelle de Pâques: Christ est ressuscité des morts! Pour en saisir toute la portée, nous devrions, avant tout, nous rappeler ce que la mort représentait pour eux. Nous sommes tentés de combiner toujours cette affirmation inouïe: Christ est ressuscite, avec l'idée grecque de l'immortalité de l'âme, et de la priver ainsi de sa véritable substance. Christ est ressuscité! Cela signifie: nous sommes déjà entrés dans l'ère nouvelle où la mort est vaincue par le Saint-Esprit, où il n'y a plus de corruptibilité. Car si vraiment il y a déjà un corps spirituel qui s'est substitué au corps charnel qui était mort, c'est que la puissance de la mort est déjà brisée. Au fond, les croyants ne devraient plus mourir selon la conviction des premiers chrétiens, et cela était certainement leur attente dans les tout premiers temps. Mais maintenant, même le fait que les hommes continuent à mourir n'a plus grande importance. Désormais leur mort ne saurait plus être un signe de la domination absolue de la mort, mais seulement d'un dernier combat qu'elle livre pour la domination. La mort alors ne saurait plus annuler ce fait si lourd de conséquences que désormais il y a un corps ressuscité.

Nous devrions essayer simplement de comprendre ce que la communauté primitive voulait dire en proclamant Jésus-Christ «premier-né d'entre les morts». Nous devrions essayer, là surtout, quelque difficile que cela nous paraisse, d'éliminer d'abord la question de savoir si nous pouvons encore accepter ou non cette foi. Nous devrions renoncer également à poser dès l'abord la question de savoir si Socrate, ou si le Nouveau Testament a raison. Sans quoi nous mélangerons constamment des idées étrangères à celles du Nouveau Testament. Au lieu de cela, nous devrions commencer simplement à écouter ce qu'enseigne le Nouveau Testament. «Jésus-Christ le premier-né d'entre les morts!» Son corps, le premier corps de résurrection, le premier corps spirituel! Toute la vie et toute la pensée de ceux qui avaient cette conviction devaient être transformées radicalement sous son influence. Tout ce qui s'est passe dans la communauté primitive s'explique alors et alors seulement. Le Nouveau Testament reste pour nous un livre scellé de sept sceaux, lorsque nous ne sousentendons pas, derrière chaque phrase que nous y lisons, cette autre: Christ est ressuscité;

[Même si vraiment le Maître de justice de la secte de Qumrân a été exécuté, ce qui cependant n'est démontré jusqu'ici par aucun texte clair, une différence capitale par rapport à la foi de l'Eglise primitive subsisterait (sans parler de toutes les autres différences; cf. notre article «The significance of the Qumrân texts, etc.», J.B.L., 1955, p. 213 ss): la foi en la résurrection de Jésus qui a déjà eu lieu, n'a pas de parallèle dans la secte.]

la mort est désormais vaincue, il y a déjà une création nouvelle. L'ère de la résurrection est déjà inaugurée.

Il est entendu qu'elle est seulement inaugurée, mais inaugurée de façon décisive. Seulement inaugurée: car la mort est encore à l'uvre. Les chrétiens continuent à mourir. Les disciples s'en rendent compte lorsque les premiers membres de la chrétienté meurent. Cela devait poser un grave problème.

[Voir à ce sujet PH. H. MENOUD, «La mort d'Ananias et de Saphira», Aux sources de la tradition chrétienne, Mélanges offerts à M. Goguel, Neuchâtel et Paris, 950, particulièrement p. 150 ss.]

Dans I Cor. 11.30, l'apôtre Paul dit qu'au fond il ne devrait plus y avoir ni mort ni maladie. Il y a encore péché et maladie et mort. Mais le Saint-Esprit en tant que pouvoir créateur est déjà efficace dans le monde. Il est à l'uvre visiblement dans la communauté des premiers chrétiens, dans les différents charismes qui s'y manifestent. Ce que dans notre livre Christ et le Temps nous appelons la tension entre «déjà accompli» et «pas encore achevé», est un élément intégrant du Nouveau Testament.

Par conséquent, cette tension n'est pas une solution secondaire inventée apres coup,

[Ainsi surtout F. BURI, «Das Problem der ausgebliebenen Parusie», Schw. Theol. Umschau, 1946, p. 97 ss. Cf. sur cette question O. CULLMANN, «Das wahre durch die ausgebliebene Parusie gestellte neutestamentliche Problem», Theol. Zeitschr., 33 1947, p. 177 ss, également p. 428 ss.]

comme les disciples d'Albert Schweitzer et maintenant aussi R. Bultmann

[R. BULTMANN, «History and Eschatology in the New Testament», New. Test. Stud., 1, 1954, p.5 ss]

le pretendent. Cette tension caractérise, au contraire, déjà l'enseignement que Jésus lui-même a donné sur le Royaume de Dieu. Il prédit la venue du Royaume pour l'avenir, mais d'autre part il proclame qu'il est déjà réalise, puisque lui-même, avec le Saint-Esprit, refoule déjà la mort en guérissant des malades, en ressuscitant des morts (Mat. 21.28; Mat. Il.3 s; Luc 10.18), anticipant ainsi la victoire que par sa propre mort il remportera sur la Mort elle-même. Ni Albert Schweitzer qui considère comme espérance primitive de Jésus et des premiers chrétiens uniquement l'espérance se réalisant dans l'avenir, ni C. H. Dodd qui parle seulement de realized eschatology, ni surtout R. Bultmann qui dissout l'espérance primitive des premiers chrétiens dans un existentialisme heideggerien n'ont raison. Il est essentiel pour la pensée du Nouveau Testament qu'elle se serve de catégories temporelles, et cela précisement parce que la foi qu'en Christ la résurrection a déjà eu lieu est le point de départ même de toute la vie et de toute la pensée chrétiennes. Si nous admettons que c'est là l'affirmation centrale de la foi du Nouveau Testament, la tension temporelle entre «déjà accompli» et «pas encore achevé» est un élément constitutif de la foi chrétienne. Alors l'image dont nous nous servons dans notre livre Christ et le Temps doit caractériser la situation présupposée par tout le Nouveau Testament: la bataille décisive, celle qui décide de l'issue de la guerre, a déjà eu lieu dans la mort et la résurrection du Christ; seul le Victory Day est encore à venir.

Au fond, toute la discussion théologique moderne concerne la question suivante: l'événement de Pâques est-il, oui ou non, le point de départ de l'Eglise chrétienne primitive, de sa naissance, de sa vie, de sa pensée? Si tel est le cas, la foi en la résurrection corporelle du Christ doit être considérée comme le cur même de toute foi chrétienne dans le Nouveau Testament. Le fait qu'il y a un corps de résurrection, celui du Christ, détermine toute la conception du temps qu'ont les premiers chrétiens. Si Christ est le «premier-né d'entre les morts», cela signifie aussi qu'une distance temporelle, quelle qu'en soit la durée, sépare le premier-né de tous les autres hommes qui, eux, ne sont pas encore «nés de la mort». Cela signifie donc que nous vivons, selon le Nouveau Testament, dans un temps intermédiaire entre la résurrection de Jésus qui a déjà eu lieu, et notre résurrection qui ne surviendra qu'à la fin. Mais cela signifie aussi que la puissance de résurrection, le Saint-Esprit, est déjà à l'uvre parmi nous. Pour cette raison, l'apôtre Paul se sert (Rom. 8.23), pour désigner le Saint-Esprit, du même terme grec: aparche, prémices, qu'il emploie dans I Cor. I5.25 pour désigner Jésus ressuscité lui-même. Ainsi il y a anticipation de la résurrection dès maintenant. Et cela de deux manières: notre homme intérieur est déjà renouvelé de jour en jour par le Saint-Esprit (2 Cor. 4.16; Eph. 3.16). Mais le corps lui aussi est déjà saisi par le Saint-Esprit, bien que la chair réside encore solidement dans le corps. Au cri de désespoir de Rom. 7.24: «Qui me délivrera de ce corps mortel?», tout le Nouveau Testament répond - le Saint-Esprit!

L'anticipation de la fin par le Saint-Esprit se montre de la façon la plus visible dans la fraction eucharistique du pain des premiers chrétiens. Là s'accomplissent les miracles visibles du Saint-Esprit. C'est dans le cadre de ces reunions que l'Esprit cherche à franchir les limites du langage imparfait des hommes dans ce que le Nouveau Testament appelle «parler en langues». A cette occasion, la communauté entre en rapport direct avec le Ressuscité, non seulement avec son âme, mais avec son corps invisible de résurrection. Pour cette raison, Paul ecrit (I Cor. 10.16): «Le pain que nous rompons n'est-il pas la communion avec le corps du Christ?» C'est là dans la communauté des frères que les chrétiens sont le plus directement en contact avec le corps ressuscité du Christ, et voilà pourquoi l'apôtre écrit, au chapitre suivant (11.27 s), ce passage curieux dont on ne tient pas assez compte: si le repas du Seigneur etait mange par tous les membres de la communauté d'une façon entièrement digne, l'union avec le corps de résurrection du Christ agirait dès maintenant sur nos propres corps humains de telle façon que dès à présent il n'y aurait plus ni maladie ni mort (I Cor. 11.28-30). Affirmation singulièrement audacieuse.

[C'est dans cette lumière que doit être comprise aussi la nouvelle thèse de F. J. LEENHARDT, Ceci est mon corps, Explication de ces paroles de Jésus-Cbrist, Neuchâtel et Paris, 1955]

Ces anticipations nous renvoient donc déjà à la transformation du corps charnel en corps spirituel, qui n'aura lieu qu'au moment où toute la création sera créée à nouveau. A ce moment-là, il n'y aura plus que l'Esprit. La matière charnelle sera remplacée par la matière spirituelle. Cela signifie que la matière corruptible sera remplacée par la matière incorruptible. Dans cette affirmation, il faut bien se garder d'attribuer au mot «spirituel» le sens grec qui exclut l'idée de corps. Non, il s'agit d'un ciel nouveau et d'une terre nouvelle. C'est la l'espérance chrétienne.

L'expression dont se sert le Symbole dit des apôtres n'est certainement pas conforme à la pensée paulinienne: je crois à la resurrection de la chair.

[W. BIEDER, «Auferstehung des Leibes oder des Fleisches?», Theol. Zeitschr., 1, 1945) p. 105 ss, cherche à expliquer cette expression au point de vue de la théologie biblique et de l'histoire des dogmes.]

Voilà ce qu'en tout cas l'apôtre Paul ne pouvait pas dire. Il croit à la résurrection du corps, non de la chair. La chair c'est la puissance de mort qui doit être détruite. C'est à une époque où la terminologie biblique était mal comprise, à savoir dans le sens de l'anthropologie grecque, que cette confusion entre chair et corps a fait son apparition. Selon saint Paul, c'est notre corps qui ressuscitera à la fin, lorsque la puissance de vie qu'est le Saint-Esprit créera à nouveau toutes choses, toutes choses sans exception.

Un corps incorruptible! Comment nous représenter cela? Ou plutôt comment les premiers chrétiens se le sont-ils représente? Paul dit, dans Phil, 3.21, que Jésus-Christ transformera à la fin notre corps de misère en un corps semblable à son propre corps de gloire (doxa), de même dans 2 Cor. 3.18: «nous sommes transformés en sa propre image, de gloire en gloire» (apo doxes eis doxan). Cette gloire (doxa), les premiers chrétiens se la représentent comme une sorte de splendeur matérialisée, ce qui cependant n'est qu'une image imparfaite. Notre langage n'a pas de mot pour l'exprimer. Une fois de plus, nous renvoyons au tableau du rétable de Grünewald qui représente la résurrection. Il nous paraît se rapprocher le plus de la réalité que l'apôtre Paul a visée en parlant de corps spirituel.

IMMORTALITÉ DE L'AME ou
RÉSURRECTION DES MORTS?

Le témoignage du Nouveau Testament

OSCAR CULLMANN
Professeur d'Université à Paris et à Bâle
1956

  1. Avant-Propos
  2. Le dernier ennemi: la mort. Socrate et Jésus
  3. Le salaire du péché: la mort. Corps et âme. Chair et Esprit.
  4. Le premier-né d'entre les morts. Entre la Résurrection du Christ et l'anéantissement de la mort.
  5. Ceux qui dorment. Saint-Esprit et état intermédiaire des morts.
  6. Conclusion

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